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« Pisser sur un feu de forêt ne fait pas de vous un sapeur-pompier »

Chroniques

Fricadelles et crustacés. Chronique d’un jeune #Liégeois dérangé.

C’était un lundi. Un lundi bercé d’une langueur monotone qui aurait pu inspirer un nouveau film aux frères Dardenne. Une bruine automnale aspergeait les âmes endolories que le prix de l’essence emprisonne dans leur bled pourri. Confortablement avachi dans mon canapé, je reçus un coup de fil susceptible de changer à jamais l’histoire de ma vie. Le genre de conversation téléphonique qui promettait de devenir le nouveau point d’orgue d’une existence qu’une profonde envie de rien foutre enlisait dans les sables mouvants du « je-m’en-foutisme ».

« Ce serait chouette que tu rédiges une chronique, genre un truc vraiment marrant, sur l’actualité, avec ton point de vue décalé de gros branleur persuadé d’avoir du talent »

Bien qu’il en faille (très) peu pour me faire jouir, je fus flatté. La tendresse des éloges cajola mon petit égo en carton-pâte d’écrivain mondialement reconnu dans sa sphère familiale. J’étais heureux d’apprendre que j’allais enfin bénéficier d’une tribune à la hauteur de mes expertises mi-figue, mi-crétin, un temps de parole précieux où je pourrais m’exprimer sans fondement sur des sujets sans fond. Un exercice aussi périlleux que stimulant.

Quelques chatouilles aux tétons plus tard, je m’exécutai. Il était temps pour moi de rajouter mon grain de sable d’imbécilité à ce désert intellectuel. L’heure était venue de contribuer activement au déclin de ce triste monde. D’occuper le prétoire surplombant ce cirque où les nostalgiques du siècle des lumières, éblouis par les projecteurs, n’éclairent plus rien. Qu’importe, plus il fait « con » plus je me sens à ma place. C’est d’ailleurs pour les mêmes raisons que je préfère largement les bistrots aux bibliothèques et que je ne suis pas passé loin d’une belle carrière dans l’administration.

 Si pisser sur un feu de forêt ne fait pas de vous un sapeur -pompier, écrire sur l’actualité peut faire de vous un véritable prophète qui n’a plus qu’à déboutonner sa chemise en lin blanc pour s’ériger en « maître à penser ». La fierté d’appartenir à cette race prestigieuse des gens qui parlent pour ne rien dire et qu’on écoute pour ne plus penser me galvanisa. Pour une fois que je corresponds au profil recherché, il aurait été dommage de me gêner.

« Ce serait bien de traiter des sujets d’actualité, et même si tu veux, tu peux être de gauche, ils sont drôles les gens de gauche, j’adore la fantaisie »

Mes exigences financières similaires à celles d’un ouvrier qatari préparant le terrain de la prochaine coupe du monde balayées d’un revers de la main, quelques questions demeuraient en suspens. Que faire de cette liberté seulement délimitée par des limités ? Serais-je capable d’écrire un avis éclairé sur le contexte géopolitique jusqu’à atteindre le firmament des top Tweets tendances ?

Rien n’est moins sûr. On a beau jurer que la fortune et le bonheur sourient aux audacieux, aujourd’hui, la gloire et les honneurs tirent franchement la gueule au téméraire qui se risque à occuper l’échafaud habituellement réservé aux épidémiologistes, aux humoristes pas drôles et autres experts en géopolitique. Ma seule certitude dans cette quête de gloire qui désoriente ma conseillère Forem, c’est qu’c’est pas gagné d’avance. S’aventurer à écrire quelques pensées lumineuses dans un monde éteint où le débat démocratique est confisqué par un animateur qui, naguère, ne rechignait pas à exhorter ses chroniqueurs de se remplir le slip de nouilles pour plus de buzz me décourage quelque peu. À chaque fois qu’un cuistre ouvre la bouche, une fée dans le monde meurt et un IPad brûle.

Chers lecteurs qui perdez votre temps. Je me dois de vous partager mon dégoût épidermique pour le mammifère qui a inventé la démocratie, la bombe nucléaire et le Babybel. Je vous confesse qu’une misanthropie incurable freine quelque peu mes ardeurs de défenseur de la cause humanitaire. Mes sujets de prédilection sont : le cyclisme, les affaires de dopage, Liège Bastogne Liège 1980 et Thomas Degendt. L’inflation, la guerre en Ukraine et les élections présidentielles attirent autant mon attention que la lecture du rapport du GIEC dans une assemblée parlementaire ou l’exposé d’un boutonneux sur Charlemagne en 3P Vente. Que ceux qui sont dans la vibe, lèvent le doigt. Il va de soi que de donner son avis dans un monde où tout le monde commente, juge, like ou dislike mais où  personne ne lit reviendrait à voter pour un homme accusé d’agression sexuelle parce qu’on veut éradiquer la racaille.

Je veux bien reconnaître que plus les temps sont durs, plus la mollesse de mes pensées envie la vivacité de mon escargot de sexe un lendemain de veille. Mais on ne m’ôtera pas l’idée que le service après- vente des vendeurs d’espoir laisse franchement à désirer. Promettre, c’est prendre le risque de décevoir. Espérer, c’est monter un escalier vers rien. Ou être étudiant et faire la file, l’estomac gargouillant, en direction des Restos du Cœur parce que réussir ça coûte cher. N’attendez rien de moi, je vous décevrai quand même. Contrairement à un politicien, dont l’aplomb n’a rien à envier à un vendeur de saucisson chez Carrefour et qui scande sur un plateau « qu’on ne travaille pas assez », je manque cruellement d’audace.

Alors, quitte à ne rien dire… Je souhaiter apporter un brin d’espoir à tous ces gens que l’inflation sabote et qui se demandent si ça vaut franchement le coup de s’échiner à la tâche dans un boulot harassant pour gagner en un mois l’équivalent de ce que gagne, en une heure,  une influenceuse qui vend l’eau de son bain… Mais comme le disait ma grand-mère, trop belge et trop décédée que pour voter Marine Lepen :

« Ben si t’as rien à dire, pourquoi tu la fermes pas ? »

J’en profite pour embrasser bien fort cette femme pleine de sagesse qui a connu la retraite à dix-huit ans,  qui nous a quittés pour rejoindre un endroit mirifique sans wi-fi, sans réseau sociaux et sans télévision, où les âmes en paix se retrouvent : un endroit qu’on nomme, très justement, le Paradis.

Kevin Galle

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