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« J’aime être surprise par la vie »

Portraits Société Sport

Quinze ans après un grave accident qui lui a fait perdre sa jambe, la Spadoise Mathilde Alleman pourrait intégrer l’équipe nationale française de handibasket avec en ligne de mire les Jeux Paralympiques de Paris en 2024. Portrait d’une battante.

Le huit juin 2007, la vie de Mathilde Alleman bascule. À moto avec son frère, elle est percutée frontalement par une voiture. « Je n’ai pas de souvenir de cet accident et très peu de cette journée. Je sais que je me suis fait percer le nombril ce jour-là mais je ne m’en rappelle pas et d’autres souvenirs antérieurs se sont effacés », me confie-t-elle depuis le sud de la France où elle vit désormais depuis dix mois. Plongée artificiellement dans le coma jusqu’à la mi-juillet, elle se réveille à la Citadelle sans comprendre ce qui lui est arrivé et privée de sa jambe que les médecins ont dû amputer car elle se gangrénait.

Au total, la Spadoise passera trois mois à l’hôpital ainsi que trois autres mois en revalidation à Fraiture où elle dut tout réapprendre. « Ma première inquiétude fut de savoir comment j’allais continuer le sport – je pratiquais la danse – et conserver des contacts sociaux », m’explique-t-elle. « Mais je n’avais pas d’autres choix que d’avancer. »

Une bataille de l’esprit contre le corps

Commence alors le parcours du combattant pour celle qui n’est alors qu’une adolescente ordinaire. Elle doit se remuscler et retrouver des réflexes normaux, de ceux que l’on acquiert naturellement dès la prime enfance. « C’était une bataille de l’esprit contre le corps. Mon cerveau savait ce qu’il fallait faire mais mon corps ne suivait pas toujours, cela pouvait être frustrant », reconnait-elle. Au centre de revalidation, elle rencontre Juan Bernal des Roller Bulls. « Je n’avais jamais joué au basket mais je suivais l’équipe de Pepinster alors en D1 et, ce jour-là, je portais la vareuse de Nathan Hervelle », précise Mathilde qui, le huit janvier 2008 – pile sept mois après ce tragique accident qui faillit lui coûter la vie ! -, fait ses premiers dribbles avec les Bulls à Saint-Vith.

« J’ai tout de suite adoré le basket en fauteuil même si, au début, je ne parvenais pas à toucher l’anneau », rigole cette jeune femme bien dans sa peau. « C’est un sport explosif qui me permet de me donner à 100%. J’aime être « morte » de fatigue après un entraînement. » Petite particularité, Mathilde est la seule fille à pratiquer ce sport en Belgique où elle évolue comme pivot avec un talent certain pour la défense. « Mais je dois continuer de travailler mon shoot », m’avoue-t-elle. « Le basket me colle à la peau et mes plus grandes déceptions furent quand j’ai dû parfois momentanément arrêter de jouer. »

Un investissement dans le sport – avec notamment une participation au Championnat d’Europe Juniors 2010 à Milan – qui peut être vu comme un exutoire ou une thérapie pour la Bobeline d’origine qui a parfaitement accepté son amputation. « J’ai une vie et je suis convaincue que l’amputation rapide fut la meilleure décision prise par le corps médical. Plus cela arrive tôt, plus c’est « aisé » de s’en accommoder au quotidien », m’assure celle qui se déplace presqu’exclusivement en béquilles. « Je ne marche pas mais j’assume. »

Demain nous appartient

En juillet 2021, la vie de Mathilde bascule à nouveau. Sur un coup de tête, ou presque, elle décide de plier bagages et de s’exiler à Marseillan, non loin de Sète, la ville de Georges Brassens. Dans un cadre idyllique où se déroule notamment la série française Demain nous appartient, cette jeune femme qui reconnait apprécier les petits plaisirs du quotidien devient rapidement actionnaire et associée au sein d’une agence de location de motos. Elle a même depuis réenfourché un deux-roues ! Avec Mathilde, le basket n’est jamais bien loin. « Ma priorité en arrivant ici était de trouver un club », sourit-elle. Très vite, ce fort caractère s’engage dans le club de Montpellier qui évolue en N2. Titulaire dans son équipe – mixte, toujours – qui est dans le trio de tête de la division, cette sympathique « expat » brille sur les parquets. « En Belgique, comme j’étais la seule fille du championnat, je crois que j’étais un peu protégée par les arbitres et on ne me sifflait pas beaucoup de fautes alors que je suis la première à bourrer dedans. En France, je dois apprendre la gestion de mes fautes », m’explique-t-elle.

Compétitrice dans l’âme depuis son accident – « Je m’ennuie très vite, je suis toujours tournée vers le nouveau challenge. Je suis devenue une meneuse et comme habitée par une sorte de rage de vivre » -, Mathilde a tapé dans l’œil du coach de l’équipe de France féminine de handibasket et a été convoquée à un stage de l’EdF qui se déroulera en juin à Marseille. Seul hic, sa nationalité. En effet, pour porter le maillot tricolore, la Belge doit adopter la nationalité française. « J’ai très vite pris la décision d’accepter les démarches. Rien n’est fait mais si j’intègre l’équipe, je prendrai la nationalité française », me précise-t-elle. « J’ai un peu d’appréhension quant à ce stage car je n’ai jamais joué avec des filles mais je suis également très impatiente. »

Paris 2024

En plus de ses cinq heures d’entraînement collectif, cette sportive émérite bosse d’arrache-pied à la salle de muscu et de fitness. « Je suis hyper assidue et j’ai envie d’être excellente car je me suis fixé un nouvel objectif : les Jeux Paralympiques à Paris en 2024 », m’annonce-t-elle avant de tempérer ses ardeurs et de préciser qu’elle ne veut pas nourrir de faux espoirs et doit d’abord gagner sa sélection en équipe nationale. Avec la motivation dont elle fait preuve et la force de caractère qui l’anime, je ne doute pas un seul instant de la réussite de son entreprise et de la réalisation de ses espoirs.

« Je suis hyper fière de ce que j’ai déjà réussi à accomplir car mon chemin n’était pas tout tracé et je ne me projette pas trop même si mes priorités pour les prochaines années sont le basket et ma société », confesse Mathilde. « Je n’ai pas de plan de carrière, je veux vivre comme je l’entends et ce qui m’arrive est toujours mieux que ce que j’avais espéré. » Et de conclure sous forme de mantra : « J’aime être surprise par la vie. »

Thiebaut Colot

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