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« La musique russe est riche en émotions, en passions et en profondeur psychologique »

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Après La Dame aux Camélias, place à Pikovaïa dama, véritable chef-d’œuvre de Tchaïkovski.

Après le triomphe du ballet La Dame aux Camélias, l’Opéra Royal de Wallonie-Liège accueille une autre Dame : La Dame de pique de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Une œuvre marquante, composée en seulement six semaines par l’immense compositeur russe, dans une urgence créatrice presque fiévreuse.

Créée en 1890 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg et librement adaptée d’une nouvelle de Pouchkine, Pikovaïa dama s’est imposée comme l’un des sommets du répertoire lyrique russe et conserve encore aujourd’hui l’intensité brûlante de son élan initial.

Dans ce drame, Hermann, officier tourmenté, se laisse happer par l’obsession d’un secret occulte censé lui offrir la fortune. Sa quête de pouvoir, nourrie de fantasmes et de vertige, le précipitera dans une spirale inexorable vers la folie. À travers cette trajectoire tragique, Tchaïkovski déploie une écriture profondément introspective, où romantisme sombre, mystère et tension psychologique se répondent avec une intensité bouleversante.

La partition, sombre et contrastée, constitue le cœur battant du spectacle. Fiévreuse, traversée d’élans passionnés et de silences lourds de sens, elle exige une lecture à la fois ample et sensible. Pour cette nouvelle production, le chef Giampaolo Bisanti s’empare pour la première fois du génie symphonique du compositeur russe, concrétisant ainsi un projet de longue date. « J’ai une affinité particulière avec le répertoire russe, et plus particulièrement pour son côté romantique dont Tchaïkovski est l’un des éminents représentants. La musique russe est riche en émotions, en passions et en profondeur psychologique : les tourments de l’âme humaine s’y expriment avec une intensité rare. De plus, Tchaïkovski est un véritable magicien de l’orchestration », explique Giampaolo Bisanti. « Dans Pikovaya dama, son talent est particulièrement évident. L’orchestre ne se contente pas d’accompagner les chanteurs, il devient un véritable personnage à part entière, exprimant les émotions, les atmosphères et les tensions dramatiques avec une puissance et une subtilité extraordinaires. » Et d’ajouter : « Tchaïkovski utilise une palette de couleurs très variée et crée des ambiances tantôt sombres et inquiétantes, tantôt lumineuses et lyriques : les cordes sont lyriques et passionnées, les bois sont mélancoliques ou ironiques, les cuivres sont grandioses ou menaçants. »

La mise en scène de Marie Lambert-Le Bihan explore les rapports de force, le poids du regard social et la présence diffuse du surnaturel dans un univers où la frontière entre réel et fantasme se fissure sans cesse. « Dans La Dame de pique, il y a des invitations irrésistibles comme les ruptures de ton, les scènes de foule et la présence du merveilleux. Tchaïkovski tisse un matériau quasi conformiste de chœurs introductifs, duos d’amour et arias de vaillance à des séquences hallucinées et palpitantes, proches d’un découpage cinématographique avec différentes échelles de jeu – des tourments intériorisés du protagoniste aux grandes démonstrations collectives. Le compositeur offre aussi au public une double satisfaction : il situe ses personnages sur un échiquier de conventions et de généalogies finement dessinées, tout en restant un grand romantique qui libère les entraves d’un anti-héros bousculant de manière spectaculaire ce milieu étouffant », analyse-t-elle. « Notre équipe s’est concentrée sur cette immédiateté : comment créer vitalité et surprise dans un univers et une époque de normes, où les femmes subissent et suivent le droit chemin tandis que les hommes s’autorisent des écarts ? La clé est dans la confection de vifs contrastes, et ils sont délectables chez Tchaïkovski comme chez Pouchkine. »

Plus de vingt ans après sa dernière apparition à Liège, La Dame de pique signe un retour très attendu. Une distribution internationale de premier plan portera ce monument du répertoire : Olga Maslova incarnera Liza, Arsen Soghomonyan prêtera sa voix tourmentée à Hermann et Olesya Petrova donnera vie à la Comtesse, figure centrale et énigmatique du drame. À leurs côtés, l’Orchestre, le Chœur et la Maîtrise de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège contribueront à faire de cette production l’un des grands rendez-vous lyriques et dramatiques de la saison.

Œuvre magistrale, La Dame de pique est une plongée dans les abîmes de l’âme humaine — une tragédie où le destin, l’obsession et la folie se nouent dans une tension musicale d’une rare puissance.

Plus d’informations : Page accueil – L’Opéra Royal de Wallonie – Opéra Royal de Wallonie-Liège

Thiebaut Colot

Crédits photos : ORW-L

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