Avec Otello, chef-d’œuvre de Giuseppe Verdi inspiré de la tragédie de William Shakespeare, l’Opéra Royal de Wallonie-Liège referme une saison particulièrement réussie. Créé le 5 février 1887 à la Scala de Milan, cet incontournable du répertoire lyrique continue de fasciner par la richesse de sa musique et la modernité de ses thématiques. Sous la direction scénique d’Allex Aguilera, cette nouvelle production propose une lecture contemporaine et percutante d’une œuvre dont la force demeure intacte.
C’est avec Otello, chef-d’œuvre de Giuseppe Verdi inspiré d’une tragédie de William Shakespeare, que l’Opéra Royal de Wallonie-Liège clôt une saison encore très réussie. Présenté le 5 février 1887 à la Scala de Milan, Otello rencontre rapidement un succès considérable et s’impose comme un jalon majeur du répertoire lyrique.

Otello, dont l’action a été circonscrite à la seule île de Chypre, faisant de celle-ci un huis clos émotionnel où la veine mélodique de Verdi donne écho aux tourments psychologiques des personnages, aborde, sous couvert de jalousie, des thèmes d’une modernité troublante tels que la domination masculine ou les questions raciales.
Allex Aguilera, qui avait déjà signé la mise en scène d’I Capuleti e i Montecchi à Liège, prend le parti – réussi ! – de ne pas raconter une histoire de jalousie dans un contexte lointain, mais de révéler un mécanisme de violence qui continue d’opérer aujourd’hui avec une singulière actualité. « Otello n’est pas ici un héros tragique qui chute mais un homme investi de pouvoir qui, confronté à sa propre fragilité, active une violence déjà présente en lui », précise celui qui fut formé au Conservatoire de Genève. « Il n’y a pas transformation mais révélation. L’œuvre cesse alors d’être une tragédie individuelle pour devenir l’exposition d’un système : celui du pouvoir masculin, de la manipulation et de la destruction du féminin comme conséquence structurelle, et non comme accident. »
Dès lors, l’espace scénique a été pensé comme abstrait. Les décors, conséquents, ingénieux, déployés sur plusieurs niveaux et terriblement sombres, empêchent de situer l’action à une période précise ou dans un lieu bien défini. La surprise réside dans la présence constante de l’eau sur le plateau. « L’eau n’est pas un élément esthétique, c’est un état. Elle incarne l’instabilité, la profondeur, le reflet et la menace », explique le metteur en scène.

De même, les costumes se veulent intemporels, mêlant plusieurs influences et époques. Cette absence de repères historiques précis, jusque dans les tenues, pousse à envisager la permanence de ces mécanismes de domination. « Les hommes forment un bloc homogène, presque institutionnel, tandis que Desdemona se distingue par la matière même de son costume, plus légère, plus vulnérable, plus exposée », souligne Allex Aguilera.
Aucun round d’observation dans cet opéra qui démarre immédiatement à pleine puissance. La musique de Verdi est absolument magnifique et résonne profondément. Tous ces « hommes en colère » – puisque cette œuvre fait la part belle aux voix masculines – interprètent leur partition avec brio, avec une mention spéciale pour Luciano Ganci dans le rôle-titre. Maria Teresa Leva se révèle particulièrement touchante en Desdemona, soumise aux caprices de la gent masculine, tandis que la Liégeoise Julie Bailly est impeccable en Emilia.
Sur scène, parfois plus de soixante artistes apportent une force et une densité incomparables à cet opéra qui, porté par une mise en scène intelligente et cohérente, conserve toute sa pertinence. « Si l’œuvre révèle quelque chose, au-delà de sa beauté musicale incontestable, c’est que la violence n’est pas une exception : c’est un système. Et tant que ce système n’est pas remis en question, la tragédie n’appartient pas au passé », assure Allex Aguilera.
L’accueil réservé à cette ultime représentation de la saison en disait long sur l’impact de l’œuvre. Malgré la chaleur accablante de ce dimanche de juin, le public a réservé une longue ovation à l’ensemble des artistes. Une conclusion à la hauteur d’un spectacle puissant, servi par une distribution remarquable et une lecture résolument contemporaine, qui rappelle toute la capacité de l’opéra à interroger notre époque tout en suscitant une émotion universelle.
Infos et réservations : Page accueil – L’Opéra Royal de Wallonie – Opéra Royal de Wallonie-Liège
Thiebaut Colot
Crédits photos : © J. Berger – ORW-Liège