L’Opéra Royal de Wallonie-Liège a attiré un large public pour une soirée consacrée aux deux uniques opéras de Maurice Ravel, L’Heure espagnole et L’Enfant et les sortilèges. Sous la direction scénique de Jean-Louis Grinda, ces deux œuvres aux univers radicalement différents ont déployé toute leur richesse musicale, leur humour et leur inventivité pour une une soirée réjouissante.
Il y avait foule jeudi 29 octobre à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège pour assister à L’Heure espagnole et L’Enfant et les sortilèges, les deux seuls opéras composés par Maurice Ravel. « Maurice Ravel est incontestablement un immense musicien », assure Jean-Louis Grinda, ancien directeur général et artistique de la maison liégeoise et metteur en scène de ces deux œuvres qui, sur les planches de l’Opéra, n’auront en commun que leur compositeur… et une horloge. « Outre son talent de compositeur, il a également eu le génie de travailler avec des librettistes à la fantaisie débridée et à l’audace assumée. »

Pour aborder ces deux pièces, Jean-Louis Grinda s’est interrogé sur le point de vue à adopter et sur la valeur ajoutée que pouvait apporter le metteur en scène. Pour L’Heure espagnole, il a opté pour un traitement résolument imaginaire. Ce premier opéra de Maurice Ravel se déroule dans une horlogerie de Tolède et déploie, avec humour et ironie, les intrigues amoureuses d’une épouse volage et de ses soupirants maladroits. D’abord accueillie avec une certaine réserve, sa partition, vive et élégante, s’est progressivement imposée comme une miniature comique de grand style.
Dans un décor inspiré de la bande dessinée, peu spectaculaire mais particulièrement réussi, les cinq protagonistes s’agitent à l’extrême, se parlent sans jamais se regarder et surjouent à la manière d’une sitcom américaine. Ils évoluent dans un univers où le réel et l’imaginaire se côtoient avec bonheur. Ici, c’est Concepcion, incarnée par l’excellente Anne-Catherine Gillet, qui fait tourner les têtes et chavirer les cœurs, refusant de se laisser dicter sa conduite par les hommes qui l’entourent. La scénographie libère toute la fantaisie du récit et déploie la verve comique de cette réjouissante comédie. Quant à la superbe musique de Ravel, elle épouse à merveille les mots, les intonations et les gesticulations des artistes.
L’Enfant et les sortilèges constitue, pour sa part, un bel exemple de procrastination. Si Colette en écrivit le livret en seulement huit jours, il fallut dix ans à Maurice Ravel pour achever sa partition. Créée le 21 mars à Monte-Carlo, une scène que Jean-Louis Grinda connaît sur le bout des doigts, cette fantaisie lyrique déploie une palette stylistique saisissante, convoquant tour à tour le fox-trot, la valse, la fugue, le chœur d’opérette et le jazz. Le texte, quant à lui, regorge de bons mots, de jolies trouvailles et d’une langue aussi riche que vivante.

Dans cette œuvre en deux parties, un enfant particulièrement capricieux détruit tout ce qui lui tombe sous la main avant de voir les objets et les animaux qu’il vient de maltraiter prendre vie pour le réprimander. Il découvre alors que chaque objet malmené possède un cœur et finit par manifester de la compassion envers un écureuil blessé. Ce geste bouleverse les animaux, qui se rassemblent pour le reconduire auprès de sa maman. Derrière son apparente légèreté, l’œuvre touche à ce qu’il y a de plus vif dans l’enfance : cette manière singulière de prêter vie aux choses et d’apprendre, à travers la faute et la réparation, ce que signifie être au monde.
« Pour L’Enfant, je ne voulais pas voir de chaise qui chante, d’horloge qui parle, de tapisserie qui s’exprime », explique le metteur en scène français. « Avec Rudy Sabounghi, créateur des décors et costumes, nous avons donc développé un scénario qui ne trahisse pas l’œuvre mais qui la fasse voir sous un jour nouveau. L’Enfant, dont la maman est souvent absente, leur en fait voir de toutes les couleurs. Qu’à cela ne tienne… l’heure de la vengeance a sonné ! »
Dans un décor absolument magnifique évoquant un manoir décrépit, peuplé d’une multitude d’intervenants vêtus de costumes remarquables, les mots de Colette et les notes de Ravel semblent parfois ne faire qu’un. Le spectacle offre alors au public une heure de féerie, ponctuée de scènes mémorables qui illustrent toute la magie et le charme de l’opéra.
Ces deux œuvres ont également permis de mettre à l’honneur une distribution largement belge. Anne-Catherine Gillet, Lotte Verstaen, Aurore Daubrun, Julie Mossay, Pierre Derhet, Patrick Bolleire, Ivan Thirion et Pierre Doyen se sont ainsi illustrés avec brio au cours de cette soirée particulièrement réussie. L’occasion, également, de collaborer avec l’Institut Royal Supérieur de Musique et de Pédagogie, le Conservatoire Royal de Liège et la Mosa Ballet School.
L’ambition de Jean-Louis Grinda et de ses équipes était de suspendre le temps pendant quelques instants. Pari pleinement réussi ! Avec leur inventivité scénique, leurs interprétations inspirées et la richesse incomparable de la musique de Ravel, L’Heure espagnole et L’Enfant et les sortilèges ont offert au public liégeois une soirée aussi ludique que mélodique. Les applaudissements nourris qui ont salué les artistes en ont apporté la plus belle confirmation.
Ces deux œuvres seront encore jouées sur la scène liégeoise les 31/10, 3/11, 6/11 et 8/11. Plus d’informations Homepage – L’Opéra Royal de Wallonie – Opéra Royal de Wallonie-Liège
Thiebaut Colot
Crédits photos : ©J.Berger_ORW-Liège