#Liégeois — Magazine de référence pour la Province de Liège
Nous sommes le 7 Sep 2026, il est 12:08pm
«

« Combien sommes-nous prêts à investir aujourd’hui pour éviter d’avoir à réparer demain ? »

À la une Santé Société

Présents tout au long du parcours scolaire, les services de Promotion de la Santé à l’École occupent une position singulière : ils rencontrent systématiquement les enfants et les adolescents sans attendre l’apparition d’une maladie ou d’une difficulté. Bilans de santé, vaccinations, santé mentale, sommeil, alimentation, écrans ou encore prévention des maladies transmissibles : leurs missions sont multiples et leur permettent de toucher tous les jeunes, y compris les plus vulnérables. Pour Loïc Noël, directeur du Centre Liégeois de Médecine Préventive (PSE), président du secteur « Enfance et Santé » et président du Comité de Section PSE à l’UNESSA, cette culture de la prévention doit aujourd’hui être davantage reconnue, soutenue et financée.

À l’heure où les questions de santé mentale, de sédentarité, d’usage des écrans ou encore d’inégalités d’accès aux soins occupent une place croissante dans le débat public, les services PSE constituent un maillon essentiel de la santé des jeunes. Leur particularité réside notamment dans leur capacité à aller à la rencontre de tous les élèves et à détecter précocement certaines difficultés. À Liège, Loïc Noël et ses équipes défendent une approche globale de la santé et une prévention qui accompagne les jeunes afin qu’ils deviennent progressivement acteurs de leur propre santé. Un travail dont l’importance contraste toutefois avec les difficultés structurelles auxquelles le secteur doit aujourd’hui faire face.

Quelles sont les missions principales des services PSE ?

Les services de Promotion de la Santé à l’École (PSE) occupent une place assez particulière et indispensable dans la santé : nous sommes probablement l’un des rares dispositifs de santé qui rencontrent les enfants et les jeunes de manière systématique, sans attendre qu’ils soient malades ou qu’une difficulté soit déjà installée. Parfois, certaines familles n’ont pas la possibilité de rencontrer des professionnels de santé. Pour beaucoup, c’est aussi l’occasion pour le jeune de les rencontrer sans la présence de ses parents. Nos missions sont multiples : nous réalisons les bilans de santé préventifs des élèves, nous organisons et proposons certaines vaccinations gratuites, nous participons à la prévention et à la gestion des maladies transmissibles et nous développons, avec les écoles, des projets de promotion de la santé (animations, projets). Nous sommes également attentifs à tout ce qui peut influencer la santé et le bien-être des jeunes dans leur environnement scolaire. Mais réduire la PSE au fameux « bilan médical » serait passer à côté de l’essentiel. Notre rôle est aussi de repérer précocement une difficulté, d’orienter lorsque c’est nécessaire et, surtout, de travailler en amont. La prévention consiste précisément à agir avant que la difficulté ne devienne un problème, puis parfois une urgence. Nous avons donc un rôle direct sur la santé des élèves et, plus largement, nous sommes un levier pour soutenir la médecine curative, car une difficulté repérée en amont est plus facilement traitée et coûtera moins cher au système.

À Liège, quels sont les grands axes de travail ?

À Liège, nous travaillons évidemment autour des missions fondamentales de la PSE, mais nous essayons de développer une vision beaucoup plus large de la santé. La santé d’un enfant ne se résume pas à son poids, sa taille, sa vue ou son audition (bien que cela soit important !). Elle dépend aussi de son environnement, de son sommeil, de son alimentation, de ses relations avec les autres, de son rapport aux écrans, de son activité physique, de sa santé mentale, mais également de facteurs sociaux et familiaux. Mes équipes se forment, réfléchissent à des actions ou à des projets pour donner davantage de sens à ces moments d’échange. Notre volonté est donc de renforcer cette approche globale et de travailler avec les écoles plutôt que de simplement intervenir ponctuellement dans celles-ci. Une prévention efficace ne consiste pas à multiplier les messages disant aux jeunes ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire. Elle consiste à leur donner des connaissances, des compétences et un environnement qui leur permettent progressivement de devenir acteurs de leur santé. Car le but est clairement qu’ils soient actifs et parties prenantes de leur propre santé. On les accompagne et on leur donne les moyens de comprendre et d’agir.

Quelles problématiques sont particulièrement observées ?

Il faut être prudent : notre rôle n’est pas de dresser un tableau alarmiste de la jeunesse. La très grande majorité des jeunes vont bien. En revanche, certaines préoccupations reviennent régulièrement sur le terrain : le sommeil, la sédentarité, l’alimentation, les écrans et les usages numériques, certaines conduites à risque, les difficultés psychosociales ou encore la santé mentale. Ce qui nous préoccupe surtout, ce sont les inégalités. Tous les enfants n’arrivent pas à l’école avec les mêmes ressources, le même accès aux soins ou le même environnement favorable à la santé. C’est précisément là que l’universalité de la PSE prend tout son sens, car nous rencontrons les jeunes indépendamment de leur milieu social et pouvons contribuer à identifier certaines difficultés qui seraient autrement passées sous les radars.

On parle beaucoup de santé mentale. Est-ce une problématique au cœur de vos actualités ?

Oui, incontestablement, même si la PSE ne peut évidemment pas se substituer aux professionnels spécialisés en santé mentale. Notre responsabilité se situe notamment dans la prévention, le repérage et l’orientation. Derrière une fatigue persistante, des difficultés scolaires, un isolement, des problèmes de sommeil ou certains comportements peuvent parfois se cacher des situations de mal-être qui nécessitent une attention particulière. Toutefois, j’attire aussi l’attention sur la nécessité d’un juste repérage, sans tomber dans un discours qui influence, car trop parler de santé mentale, c’est aussi risquer d’enfermer des difficultés parfois passagères et classiques dans des cases à connotations négatives. L’important est d’être accompagné par des professionnels selon le cas de figure rencontré.

Mais parler de prévention en santé mentale, c’est aussi intervenir bien avant l’apparition d’une pathologie. C’est travailler sur les compétences psychosociales, le climat scolaire, les relations entre jeunes, la capacité à demander de l’aide, la lutte contre le harcèlement et le cyberharcèlement ou encore l’utilisation des réseaux sociaux. C’est un vaste domaine comportant de nombreux leviers qu’il nous est impossible d’actionner seuls.

La santé mentale ne doit pas devenir un sujet dont on ne parle que lorsque les services spécialisés sont saturés. C’est justement lorsqu’une société commence à constater les dégâts qu’elle devrait se demander ce qu’elle aurait pu mettre en place plus tôt.

En quoi ces services sont-ils essentiels pour la jeunesse ?

Parce que la PSE constitue l’un des rares endroits où la prévention peut réellement être universelle : le bilan est obligatoire. Dans beaucoup de domaines de la santé, nous intervenons lorsque quelqu’un demande de l’aide. Or, pour demander de l’aide, il faut déjà identifier son problème, savoir à qui s’adresser et avoir la possibilité de le faire. Avec la PSE, nous pouvons aller vers les jeunes en amont. C’est particulièrement important pour les enfants les plus vulnérables, mais cela concerne en réalité tous les élèves. Une diminution de l’acuité visuelle, un problème auditif, une vaccination à compléter, une difficulté de développement ou une situation de mal-être détectée suffisamment tôt peuvent parfois changer considérablement la suite d’un parcours scolaire et le chemin de vie. C’est d’ailleurs une conviction qui dépasse largement mon travail de directeur et qui m’a conduit à consacrer un livre à cette question de la prévention. J’y défends une idée assez simple : nous avons construit des sociétés extraordinairement performantes pour intervenir lorsqu’un problème survient, mais nous investissons encore insuffisamment dans tout ce qui pourrait permettre qu’il ne survienne pas ou qu’il soit détecté plus tôt. La PSE est une illustration très concrète de ce que peut être cette culture de la prévention. Elle reste méconnue et trop peu soutenue dans les faits.

Quels sont les défis à venir pour ces services ?

Le premier défi est probablement celui de la reconnaissance. Les services PSE remplissent des missions essentielles de santé publique, mais restent relativement méconnus, y compris parfois des familles qui nous confient pourtant leurs enfants. Le deuxième est celui des moyens. Les exigences augmentent sans cesse, les problématiques de santé évoluent et certaines dépenses indispensables deviennent beaucoup plus lourdes. Nous sommes actuellement confrontés, par exemple, à une augmentation très importante du coût du transport des élèves vers nos centres, jusqu’à 65 % en plus en une année. Or, ces transports ne sont pas accessoires. Sans eux, certains élèves ne peuvent tout simplement pas venir réaliser leur bilan de santé. Lorsque leur coût augmente beaucoup plus vite que les moyens prévus pour les financer, nous sommes contraints de nous demander où trouver l’argent et, à terme, quelles autres dépenses devront être réduites. Pour un service dont la mission est précisément de prévenir les problèmes, c’est une situation très préoccupante. En tant que président du Comité de Section des PSE à l’UNESSA et président du secteur « Enfance et Santé », je tiens à alerter sur cette situation qui ne se contente plus de fragiliser nos missions, mais qui est clairement destructrice. Nous devons également faire face à la pénurie de certains professionnels de santé, à l’évolution des besoins en matière de santé mentale, aux nouvelles problématiques liées au numérique, aux changements environnementaux et climatiques et, plus largement, à des inégalités de santé qui demeurent importantes. Nous avons la chance de pouvoir compter sur des équipes réellement investies – et je tiens à remercier la mienne, qui se démène au quotidien –, mais sans aide structurelle, nous nous essoufflons. Il est juste et beau de dire que la prévention permet de réduire les dépenses de la médecine curative, mais si aucun moyen structurel n’est mis en place, le système s’effondre. Le véritable enjeu des prochaines années sera donc de décider quelle place nous voulons collectivement accorder à la prévention dans la société. Elle est par nature peu spectaculaire : lorsqu’elle fonctionne, l’événement que nous voulions éviter n’arrive parfois jamais (et nous avons gagné). Cela la rend moins visible que le soin ou l’urgence, mais certainement pas moins indispensable. Une épidémie traitée est spectaculaire, un problème évité grâce à la prévention est souvent invisible. C’est aussi le fil conducteur du livre que j’ai terminé : remettre la prévention au cœur de nos choix collectifs. La question dépasse largement la PSE. Elle concerne notre manière d’envisager la santé, l’école et finalement notre modèle de société : combien sommes-nous prêts à investir aujourd’hui pour éviter d’avoir à réparer demain ?

Thiebaut Colot

Plus d’infos : Promotion de la santé à l’école | Province de Liège

Crédits photos : DR

Liège & Basketball