Plus de vingt ans après sa dernière apparition sur la scène de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, Pikovaïa dama signe un retour triomphal. Entre puissance musicale, mise en scène inspirée et distribution remarquable, la Maison liégeoise offre une lecture magistrale de l’opéra de Tchaïkovski, saluée par un public conquis.
Quelle soirée à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège ! Ce début du mois de mars marque le retour de Pikovaïa dama, plus de vingt ans après ses dernières représentations sur l’emblématique scène liégeoise. Une éternité… merveilleusement rattrapée par la magnifique version offerte sous les ors de l’ORW-Liège.

Avec Evgueni Oneguine et Mazeppa, Pikovaïa dama constitue le troisième opéra de Tchaïkovski inspiré d’Alexandre Pouchkine : en somme, deux monstres sacrés de la culture russe ! Dans cette œuvre magistrale, Piotr Ilitch et Modeste Tchaïkovski furent également influencés par Fiodor Dostoïevski – géant de la littérature – pour créer une véritable psychologie des personnages tout en transposant l’action au XVIIIᵉ siècle. Ce choix permet au compositeur et à son librettiste de multiplier les clins d’œil – à Mozart, à Grétry ou encore à la poésie russe – au fil des différents actes.
La musique composée par Tchaïkovski est tout simplement magnifique : riche en émotions et d’une rare intensité. Les ambiances varient au fil des scènes, exprimant parfaitement les atmosphères voulues par le compositeur. « Tchaïkovski est un véritable magicien de l’orchestration », note d’ailleurs Giampaolo Bisanti, directeur musical, qui avoue avoir « une affinité particulière avec le répertoire russe, et plus particulièrement pour son côté romantique dont Tchaïkovski est l’un des éminents représentants. »

La mise en scène de Marie Lambert-Le Bihan, pour la troisième fois à Liège après La fille du régiment (en streaming) et Dialogue des Carmélites, se révèle aussi inventive que pertinente. Elle est sublimée par les décors – certains particulièrement ingénieux – et les costumes remarquables de Cécile Trémolières, les lumières de Fiammetta Baldiserri et les chorégraphies orchestrées par Danilo Rubeca.
Dans Pikovaïa dama, les scènes collectives sont nombreuses et particulièrement réjouissantes, mettant en avant l’importance d’un collectif parfaitement coordonné. Sur scène, onze solistes, soixante artistes du Chœur, huit figurants-danseurs ainsi qu’une quinzaine d’enfants de la Maîtrise – copieusement applaudis à l’entracte – se relayent avec énergie. Dans la fosse, une septantaine de musiciens donne vie à la partition, tandis qu’une bonne quarantaine de techniciens – régisseuses, machinistes, électros, ingénieurs du son, coiffeuses, maquilleuses, habilleuses ou encore régisseurs d’orchestre – complète l’impressionnant dispositif. « De manière générale, il y a environ deux cent quatre-vingts personnes employées à l’Opéra. Toutes et tous participent, de plus ou moins près, au bon déroulement des spectacles et à un accueil de qualité fourni au public », précise-t-on à l’ORW-Liège.

Les solistes se sont tous montrés à la hauteur de l’œuvre, avec notamment une merveilleuse Olga Maslova dans le rôle de Liza et un exceptionnel Arsen Soghomonyan dans celui d’Hermann. Tous deux, comme Elena Manistina, Alexander Fedorov et Mark Kurmanbayev, notamment, faisaient leurs premiers pas sur les planches liégeoises. Aurore Daubrun avait, elle, la chance d’évoluer à nouveau à domicile – après avoir notamment participé à La traviata et Le nozze di Figaro – et d’endosser le rôle de Milovzor. « C’est un personnage “gai” par opposition au drame qui est en jeu ; c’est un personnage qui dit ce que devrait être l’amour, une sorte de page comme Cherubino chez Mozart qui chante un amour heureux et champêtre », explique la talentueuse Liégeoise.
Avec Pikovaïa dama, c’est un véritable condensé de l’âme russe qui se déploie sur scène. L’usage du russe – alors que la plupart des opéras sont en italien, allemand ou français – confère en outre une saveur toute particulière à l’œuvre. « J’étais ravie de pouvoir enfin aborder ce répertoire que j’affectionne particulièrement. Les voix sombres sont plus présentes et importantes, l’intensité dramatique également », confie Aurore Daubrun. « C’est particulièrement plaisant pour moi de chanter en russe. Je n’ajoute rien dans l’interprétation, je laisse au contraire la voix s’épanouir pleinement sans retenue, surtout dans les graves. »
La longue séance d’applaudissements et les commentaires dithyrambiques entendus à la sortie de la représentation du mardi 3 mars ne laissent guère de doute : cette splendide version de Pikovaïa dama constitue une réussite collective éclatante. Une nouvelle démonstration, s’il en fallait encore une, de l’excellence artistique et du savoir-faire de la Maison liégeoise.
Plus d’informations : Page accueil – L’Opéra Royal de Wallonie – Opéra Royal de Wallonie-Liège
Thiebaut Colot
Crédits photos : J. Berger-ORW Liège