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« Il y a toute l’humanité dans les livres »

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Avec #Liégeois / Liégeois Magazine, partez à la rencontre de Vitkor Lazlo dont le dernier roman Ce qui est pour toi, la rivière ne l’emporte pas est une franche réussite.

Chanteuse, actrice et romancière, Viktor Lazlo est une artiste aussi complète qu’inspirée. Après avoir débuté sa carrière comme mannequin, c’est micro en main qu’elle se fait découvrir du grand public avec, notamment, l’inoubliable chanson Canoë rose. Sur scène mais aussi devant l’écran, cette touche-à-tout talentueuse brille avant de davantage se concentrer sur l’écriture. « J’ai souvent privilégié l’écriture à l’oralité car j’avais parfois l’impression d’être peu comprise », confie-t-elle. « Ecrire, c’est le mode de création le plus intime, le plus essentiel. Cela a sauvé ma vie plusieurs fois. Écrire offre une possibilité de ne pas tout garder pour soi et permet d’éviter certains écueils. »

Auteure de plusieurs romans remarqués, Viktor revient avec un nouveau livre : Ce qui est pour toi, la rivière ne l’emporte pas, publié chez Robert Laffont. « J’avais envie d’écrire une histoire qui démarrait en Martinique », dévoile-t-elle. « Dans mes recherches sur toutes les populations esclavagisées, je suis tombée sur un dessin de Nicolas-André Monsiau. Ce dessin représente Danton tendant le bras aux députés venus de Saint-Domingue pour annoncer que l’abolition de l’esclavage y avait été décrétée depuis 1793. Sur l’estrade, une femme est assise sur une chaise avec un air abattu. Je me suis demandé qui était cette femme, quelle était son identité et j’ai pensé qu’elle méritait une autre histoire. »

C’est ainsi que Viktor nous emmène en Martinique puis en Europe dans ce XVIIIème siècle qui nous semble à la fois si proche et si lointain. Avec style, elle développe un récit qui passionne immédiatement et prend aux tripes. Elle dévoile ce que la nature humaine peut avoir de pire – et de meilleur -, nous plonge dans une époque parfois terriblement barbare, mêle petite et grande histoire, convoque Marie-Antoinette, Robespierre, Olympes de Gouges et Madame du Barry, nous fait rencontrer Olvidia, sa merveilleuse héroïne, éminemment moderne et paradoxale. « Olvidia est un petit soleil. Au fil des années, elle développe une préscience de ce que deviendra son peuple, elle sait qu’elle attend quelque chose », précise l’auteure. « J’aime tous mes personnages. Olvidia est profondément humaine, elle a ses failles, ses faiblesses. Comme chacun, elle est pétrie de contradictions. »

Au cœur de ce grand roman, un thème central : l’esclavage. « Malheureusement, l’homme ne change guère. La population négrière a une résilience assez extraordinaire. Elle a en elle la mémoire des vaincus et le souvenir des vainqueurs. Cela permet d’accepter tout ce qui arrive avec une forme de sagesse différente de celle des vainqueurs qui n’ont qu’à se réjouir », développe Viktor qui affectionne particulièrement travailler sur ses personnages. « Ils n’ont pas toujours tout bon mais sont habités par une vérité profonde. »

Dans Ce qui est pour toi, la rivière ne l’emporte pas, impossible de ne pas être frappé par la précision des descriptions, des termes choisis et de la langue employée. « Je ne prépare pas un roman. Je travaille avec un ordinateur et un cahier à ma droite, un autre à ma gauche, et je fais mes recherches au fur et à mesure », explique Viktor. « Quant à la langue, c’était passionnant de travailler à l’aune de cette époque. »

Dans ce roman très réussi, la Martinique est presque un personnage à part entière. « C’est mon pays, l’endroit au monde où je préfère être, où il y a de la douceur, de la chaleur, de la beauté. Je suis très attachée à la beauté environnante et j’aime les couleurs, le gris me déprime », avoue celle qui garde aussi un lien affectif très fort avec la Belgique« Cela fut mon premier terrain d’investigation, le lieu des premières fois. Cela reste profondément ancré émotionnellement. »

C’est d’ailleurs en Martinique que cette passionnée a installé son Festival en Pays Rêvé, véritable ode à la littérature. « J’ai toujours lu mais je suis véritablement devenue une grande lectrice à partir des années 90. Les livres de Thomas Bernhard m’ont bouleversée, tant par leurs propos sur l’histoire de l’homme que par leur style. J’apprécie aussi beaucoup Marguerite Duras, les nouvelles de Maupassant et Raymond Carver et j’ai également beaucoup lu de littérature noire-américaine », détaille Viktor. « Il y a toute l’humanité dans les livres. La littérature est ce qui fait avancer le monde, réfléchir les hommes. Le pouvoir des livres sera d’ailleurs le thème de la prochaine édition du Festival. »

Ecrire est essentiel pour Viktor. « J’écris d’abord pour moi mais je pense ensuite aux lecteurs », sourit-elle. « Je n’ai pas la prétention d’avoir un rôle à jouer, hormis dans le développement culturel en Martinique, un territoire où l’illettrisme est encore trop présent et l’accès aux livres difficile. C’est un immense bonheur de tenter de rendre à cette île tout ce qu’elle m’a apporté. »

Déjà attelée à la correction de ses prochains textes, Viktor Lazlo confirme – si besoin était – avec Ce qui est pour toi, la rivière ne l’emporte pas qu’elle est une grande romancière. Je ne peux que vous conseiller de vous plonger avec avidité dans ce récit passionnant qui continue de m’habiter bien longtemps après avoir en avoir achevé sa lecture.

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Thiebaut Colot

Crédits photos : Maxime Vanmaldergem

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